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Trouver le repos de son vivant

Les célébrations collectives et individuelles de la mort nous rappellent que nous, vivants, sommes appelés à transposer ici et maintenant, de notre vivant, le repos éternel que “vivent“ les morts. Bien sûr, il ne s’agit pas du même repos que celui des morts, mais d’un repos symbolique.

En effet, à quoi bon vivre si de notre vivant l’on est mort symboliquement, si l’on n’est qu’un zombie, un mort-vivant qui ne trouve pas de sens à la vie, ni le sens de sa vie ? Comment prétendre au repos si de notre vivant nous sommes tourmentés par nos passions quotidiennes donc temporelles (nos peurs, nos névroses, nos insuffisances, nos limites…), qui nous écartent du sens de notre vie ?

C’est pourquoi chacun de nous est appelé à mourir à soi-même, à sa propre petitesse, pour sortir de la temporalité de ses passions, afin de pouvoir renaître à ce que l’on doit et veut devenir, un homme dans la plénitude de son être. C’est le sens même du “meurs et deviens“ de Goethe ou de la résurrection du Christ si on accepte l’idée qu’on puisse l’interpréter symboliquement et non seulement théologiquement.

Plutôt que de nous débattre contre l’anéantissement inéluctable de la mort contre lequel on ne peut rien faire, (“l’a-néant-issement“, signifie littéralement le “néant en marche“, cf. Lévinas) le Christ ou Goethe nous invitent à combattre le néant dans notre vie (et non le néant de notre vie). En nous montrant le chemin de la renaissance spirituelle (celle de l’esprit humain), ils nous invitent à combattre le néant dans notre vie (les petites morts à dépasser de l’existence ici-bas, cf. Volet 1 – “Requiem, de quoi parle-t-on ?“ et “Volet 2 – Requiem, quel enseignement ?“) que nous contribuons à nous construire plus ou moins consciemment, du fait de nos passions.

Les termes “repos éternel“ nous invitent ainsi à l’ataraxie, la maîtrise définitive de nos passions, celles qui nous tourmentent (rappelons que “passion“ vient du grec “pathos“ qui veut dire la souffrance) et qui nous éloignent de nos résolutions, de nos projets voire de notre vocation d’Être humain. La maîtrise des passions nous fait sortir du temps qui nous est dévolu et nous permet d’entrer dans la durée de la vie, la durée de l’Être éternel que nous enveloppons de notre chair mortelle et temporelle.

Trouver le “repos éternel“ nous permet de sortir de la temporalité “terrestre“ et donc de la souffrance humaine qu’engendrent nos passions. Cheminer vers la maîtrise de nos passions (en les reconnaissant comme telles et comme nôtres puis en travaillant sur elles) est le début de la sagesse, comme l’ont indiqué nombre de philosophes et de sages, depuis l’antiquité.

Trouver la lumière de l’esprit de son vivant

Les termes “lumière perpétuelle“ sont quant à eux, une invitation à dépasser l’angoisse existentielle de la finitude. En effet, la certitude qu’il nous est donné de savoir que “nous serons tous morts“ (Keynes) n’est pas un point d’arrivée mais un point de départ. Point de départ de la réflexion de chacun de nous face au visage de sa propre mort et par effet de revers de médaille, de sa propre vie. A quoi notre mort nous invite-t-elle si ce n’est à “perpétuer notre vie“ dans le monde, dans notre essence même d’Être humain ? A quoi la conscience de notre mort peut nous pousser à œuvrer dans la vie ?

Voici la réponse de feu sœur Emmanuelle : “Je suis en paix, j’attends paisiblement la mort, sans m’ennuyer. Je suis amoureuse satisfaite d’avoir aimé et d’être aimée. Avec un regret, une souffrance bien sûr: Tous les drames du monde. Je ne peux que répéter qu’il faut donner aux autres optimisme, volonté et amour. Pas seulement donner, les faire vivre en eux. Partager. Sans partage sans solidarité, on ne peut faire progresser l’humanité. Il faut donc s’acharner“.

Il s’agit de s’inscrire dans la vie avant de mourir, de réaliser sa complétude existentielle. A l’instar de la croyance chrétienne, c’est actualiser dans sa vie la résurrection (mais dans la vie terrestre), le dépassement de toutes ces petites morts qui nous bloquent, qui nous empêchent de progresser, tel que mis en scène par le Requiem. C’est en ce sens que la “lumière“, la puissance de l’esprit, ensemence la matière humaine et lui donne toute sa dimension spirituelle.

Pour paraphraser le philosophe Heidegger, cet ensemencement est la synchronisation de “l’étant“ dans “l’être“ humain (“l’étant“ est entendu comme manifestation humaine qui représente chacun de nous pris dans sa singularité, qui fait que nous sommes tous différents ;  “l’être“ est entendu comme essence humaine, il représente chacun de nous pris dans sa spécificité, spécificité pris dans son sens “d’espèce“, qui fait que nous sommes tous semblables) : cette synchronisation de “l’étant“ dans “l’être“ est le fondement même du concept heideggerien de “Dasein“, l’être-au-monde interpelé par la question de la mort en soi qui renvoie à la singularité de sa propre vie.

Apprendre à vivre avec la mort, pas contre…

Ainsi le message du Requiem, qui s’adresse à l’étant de chacun, rejoint le message de la Toussaint, qui s’adresse à l’être, commun à tous. C’est en effet par la violence de la mort d’autrui et par la prise de conscience de sa propre mort en tant qu’étant, que l’être humain intègre la mort comme faisant partie de l’essence de sa vie. Il peut alors se réaliser dans la durée en tant qu’être, ce qui lui fait dépasser la temporalité de sa vie en tant qu’étant. Chacun de nous peut (et doit !) ainsi mourir à lui-même à chaque instant, au quotidien et non pas à la fin de sa vie, car il sera trop tard ! Etrange paradoxe que celui-là : devoir perpétuer à chaque souffle de vie ce “meurs et deviens“ de Goethe, ce retour d’entre les morts-vivants, des “zombies“…

Ainsi, outre de rappeler qu’il convient de rendre mémoire à ceux qui nous ont précédés (et les rendre “éternels“ par les pensées de notre esprit), le Requiem comme la Toussaint nous délivrent cet incroyable message : il s’agit d’apprendre à apprivoiser la mort, et non pas la dompter, pour apprendre à vivre avec. Car la mort est dans la vie comme la vie dans la mort (ainsi que la nuit est dans le jour comme le jour et dans la nuit), ce qui signifie qu’il est de l’essence de notre vie d’étant d’englober la mort physique ; cela signifie également que la mort symbolique permet de mieux vivre sa vie terrestre, sa vie d’être humain.

Oui, il s’agit d’apprendre à apprivoiser la mort pour s’incarner dans la durée plutôt que de craindre le temps à venir de sa mort. Il s’agit d’apprendre à apprivoiser la mort plutôt que de tout faire pour reculer le face à face intime avec le visage de sa propre mort.

 

L’armée des 12 sages, Pyrénées, 17 janvier 2066.